Comment recruter plus de femmes dans la tech ?

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Aujourd’hui dans le secteur des nouvelles technologies en Europe, seule 7% de la masse salariale est directement concernée par celle qu’on célèbre en ce 8 Mars : la femme. Si les chiffres diffèrent d’une source à une autre (7% selon NextGeneration, 27% selon le Syntec), le constat reste le même : que ce soit en proportion dans les équipes, chez les cadres dirigeants, ou même en écoles d’ingénieur, les femmes sont sous-représentées.

Même si, oui, les statistiques démontrent aussi qu’une proportion plus élevée de femmes est positive pour la performance des entreprises, il n’est pas nécéssaire de brandir des chiffres pour réaliser que cet état de fait pose problème. De plus en plus d’entreprises se reclament de vouloir lutter contre ces inégalités, mais se retrouvent à faire face à des concepts trop éloignés de leurs préoccupations du quotidien : “il n’y a pas assez de visibilité pour les femmes”, “le problème, c’est l’image de la société”, “il faut agir à l’école”.

Nous avons interrogé celles et ceux qui travaillent sur les enjeux du numérique pour appréhender de manière plus concrète des constats qui nous semblent parfois abstraits et comprendre les actions qu’il faudrait mettre en place pour que le 8 mars prochain, les chiffres aient radicalement changés, pour le mieux !

 

Un constat éloquent dans la Tech : pas assez de femmes candidates

Le principal frein au recrutement féminin dans la tech vient du vivier de candidatures, très largement sous-représenté en femmes, notamment sur des postes techniques. Il s’agit de comprendre pourquoi les femmes postulent moins.

Aviva Markowicz – International Strategy Manager chez Numa, nous donne des éléments de réponse : “En échangeant avec des entrepreneures, je me suis rendu compte que nombreuses sont celles qui ressentent, de façon plus ou moins prononcée, ce que l’on appelle le “syndrome de l’imposteur” et vont ainsi ériger leurs propres barrières. Cela va par exemple se traduire dans le choix d’un projet ou dans l’attitude moins ambitieuse auprès d’investisseurs.”

Le faible volume de candidature touche particulièrement certains postes, en particulier les postes techniques, même si les idées évoluent : “Là où le problème est le plus pregnant, ce sont les postes purement techniques. Sur les postes au produit ou en “growth hacking”, on constate qu’on est passé d’une culture ultra-geek, prégnante ces dix dernières années, à un accès plus ouvert aux compétences, donc à une recrudescence des profils. Les choses changent.” Thibaud Elzière – Co-fondateur chez eFounders

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Source : NextGeneration

Le numérique, une opportunité que les femmes doivent saisir

“Le digital pour les femmes, c’est l’opportunité de prendre la parole, de créer de l’influence. Nous dit Delphine Remy-Boutang – Co-fondatrice de la Journée de la Femme Digitale, Les réseaux sociaux sont une caisse de résonance dont il faut s’approprier les outils. Ils permettent une approche collaborative, beaucoup plus féminine dans l’ADN, à travers le travail en équipe, l’intelligence collective : on casse la hiérarchie “à la papa”.

Alors pour toutes ces femmes prêtes à saisir cette opportunité, que peuvent faire les entreprises pour mieux aller à leur rencontre ?

 

Quelles actions concrètes mener pour augmenter le flux entrant de candidatures féminines ?

Formulation des offres d’emplois : les détails font la différence

Un simple re-travail des mots ou des propositions dans les offres d’emplois peut changer la donne. Yann Lechelle – COO de Snips, nous donne un exemple : “Pour mieux nous adresser à l’audience féminine, nous avons ajouté deux lignes à nos “perks” d’entreprise : des horaires flexibles et des “brownbag lunches in the park”. Ca semble peu de choses, mais ces avantages-là parleront probablement plus à des femmes qu’un accès illimité à la table de ping-pong et à la PlayStation. L’important est de montrer que l’on est “bilingue” du point de vue des genres.”

“Même si une offre d’emploi doit être factuelle et non discriminante, c’est très positif de faire du story telling autour de la vie en entreprise, des évènements propres à la culture d’entreprise. Des sociétés comme Blablacar font ça très bien.” ajoute Stéphanie Delestre – co-fondatrice de Qapa

Cibler les bons réseaux et adopter une communication paritaire

Faire un effort de communication des offres d’emploi auprès des réseaux féminins (Girls in Tech, les Duchesses, Paris Pionnières..) – et être présent aux évènements, car “Pour recruter plus de femmes, il est important d’aller vers elles (…). Ca permet de rencontrer des gens auxquels on n’aurait peut être pas accès par ailleurs, et donne l’opportunité de se présenter” nous dit Stéphanie Delestre.

Plus généralement, un effort de communication externe plus “féminine” peut porter ses fruits : “Nous avons une très forte culture du contenu, et dans chacun de nos articles, nous veillons à mettre en avant les femmes. Nous venons de sortir une série sur les investisseurs du SaaS et nous allons en publier sur les CEO : dans chaque cas, nous avons veillé à mettre en avant des parcours féminins” relate Thibaud Elzière.

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La Lady Pitch Night de Girls in Tech

Quelles actions concrètes mener pour améliorer la rétention des talents féminins ?

Bien évidemment : une politique salariale et une progression hiérarchique reposant sur le mérite et le résultat sont le fondement de toute stratégie de rétention des talents. Ce problème se fait d’autant plus ressentir dans les organisations verticales, et moins dans les structures plus agiles: “Je fonde de grands espoirs en la méthode Agile Scrum, qui favorise les profils complémentaires, la diversité dans les équipes plutôt que les relations hiérarchiques. Dans de plus petites équipes, une femme est également moins en minorité que parmi une vingtaine d’hommes.” nous dit Sophie Dingreville, Partner chez Iris Capital

Pour les entreprises qui souhaitent faire un effort particulier, voici les quelques témoignages de tactiques qui ont fait leur preuve.

Prendre en compte les rythmes de vie et encourager la flexibilité

“Le moment le plus difficile à aborder quand on est une femme selon moi, notamment dans l’entrepreneuriat, c’est la maternité. Les initiatives que j’ai vues qui ont changé la vie des femmes sont toutes celles qui concernent la prise en charge des enfants en bas âge. Ces initiatives, pas très compliquées ni très chères, permettent aux femmes de se concentrer plus (et non pas mieux) sur leur vie professionnelles,” raconte Stéphanie Delestre.

Béatrice Duboisset – fondatrice de l’agence Humeaning et de TEDXCEWomen, rappelle quant à elle les opportunités offertes par le numérique : “Le digital, les réseaux sociaux, sont une vraie manne de développement pour les femmes – ça peut contribuer à favoriser la mixité car justement, aujourd’hui, le digital développe l’extension des plages horaire de travail, la possibilité de travailler en télétravail, de partir plus tard de chez soi et de rentrer chez soi plus tôt. Ca permet d’avoir beaucoup plus d’indépendance et de liberté sur sa gestion travail / vie personnelle.

Créer une culture d’entreprise “incluante” : les hommes ont un rôle important à jouer

Que se soient les activités de team-buildings non excluantes, ou éviter les discussions sur le film porno qui vient de sortir à la machine à café (true story), l’accueil des recrues féminines compte pour beaucoup dans la rétention des employées.

Thibaud Elzière raconte : “Lorsque nous avons fait grandir l’équipe il y a deux ans, et que nous avons fait nos premiers recrutements féminins (ndlr: la première recrue féminine est aussi membre du bureau de Girls in Tech), j’ai constaté un vrai changement dans la culture d’entreprise. Les hommes ont fait un vrai effort d’intégration, ont été très attentifs à l’accueil fait aux nouvelles. On joue peut-être un peu moins aux jeux vidéo !”

En cause : l’attitude de certains hommes, parfois condescendente ou discréditante : “C’est ce qui m’est arrivé quand on m’a présentée comme “the Adorable Aviva” à une conférence où je devais intervenir juste après un panel d’investisseurs 100% masculin. Ce sont des petits détails très importants mais les hommes doivent être attentifs dans leurs rapports avec la gent féminine. Eux aussi sont acteurs de ce changement et doivent se responsabiliser,”  raconte Aviva Markowicz.

 

L’épineuse question de la discrimination positive

En matière de discrimination positive, qu’on soit une femme ou un homme en entreprise, la décision de l’utiliser reste une affaire de choix et de convictions personnelles. Rébecca Ménat – Directrice de la Communication chez The Assets, nous exprime ses doutes : “Je ne sais à vrai dire pas trop quoi penser de la discrimination positive. Par exemple, j’ai reçu un trophée de la communication digitale au féminin et j’ai d’abord trouvé cela étrange : pourquoi mentionner “au féminin”, pourquoi un prix uniquement dédié aux femmes ? Je me dis qu’en même temps, cela permet de leur donner de la visibilité et ainsi faire en sorte que plus de femmes se donnent les moyens, par effet boule de neige.”

D’autres appréhendent le sujet en matière de timing – un peu de discrimination positive semble nécéssaire… pour l’instant. “Même dans la tech, j’observe que les choses vont doucement. Je ne vois pas d’accélération de ce phénomène ou, s’il y en a un, il est tellement faible qu’il prendra des années. Je pense qu’il faut mettre en place des actions, de manière momentanée du moins. Quand on arrivera à une situation de parité, on n’aura plus besoin de forcer les choses, cela deviendra naturel.” Jean-François Galloüin – DG de Paris&Co. et professeur à Centrale

Et que peuvent faire les femmes dans tout ça ?

Afin d’amener les femmes à s’intéresser au secteur du numérique, à postuler à des offres jugées “techniques” ou à oser se lancer dans l’entrepreneuriat, il n’y a pas de recette magique. Il faut que celles qui ont réussi leur montrent la voie et que les initiatives inspirantes se multiplient.

À la recherche de role models…

“Une des raisons pour lesquelles il n’y a pas suffisamment de femmes entrepreneures, c’est qu’il n’y a pas suffisamment de modèles féminins, raconte Mathilde Collin – CEO de Front App, avant d’ajouter : J’attache une importance au fait que les femmes parlent de leur expérience sans pour autant parler de leur expérience en tant que femme. C’est d’autant plus important qu’elles sont moins nombreuses.”

Mais l’exercice n’est pas si facile : “Il est temps de se réinventer, d’incarner ce secteur, très féminin selon moi par essence, mais nous avons malheureusement peu de role models. Il y en a quelques uns, comme Marissa Mayer ou Sheryl Sandberg, mais ce sont des role models en définitive contreproductifs car intimidants” précise Delphine Remy-Boutang.

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Bénédicte de Raphaelis Soissan, parmi nos “10 Femmes à Suivre 2016”

… et de soutien mutuel

Le bien-être des femmes au travail passe souvent par une certaine attitude, et les coups de pouce entre femmes peuvent changer beaucoup. “Je constate que les équipes qui comprennent des femmes à l’origine ont tendance à recruter davantage de profils féminins. Mon conseil pour se sentir à l’aise dans une entreprise majoritairement masculine ? Ne pas se considérer particulièrement comme une femme, mais comme un membre de l’équipe, tout simplement,” témoigne Rébecca Ménat.

Thibaud Elzière ajoute : “Chez eFounders, nous fonctionnons beaucoup à la cooptation. Sans qu’on ait mis en place de politique particulière, les femmes de l’équipe font un effort supplémentaire pour recommander des profils féminins, et ça déteint sur leurs collègues masculins.”

Toute une éducation à (re)faire ?

S’il y a bien une certitude partagée par tous, c’est que toutes ces actions de partage, de visibilité et de pédagogie doivent commencer au plus tôt. Mêmes les quotas ne pourront pas pallier un changement en profondeur des mentalités, qu’il s’agisse de celles des femmes… mais également des hommes.

Sophie Dingreville – Partner dans le fonds Iris Capital, explique : “Dans les écoles et les universités aussi nous devons faire de la pédagogie sur ces métiers, ne pas laisser place aux a priori qui les font paraître compliqués. Il y a aujourd’hui plus de femmes dans les écoles d’ingénieurs et c’est un bon signe, à mon époque, il y avait des quotas pour limiter le nombre de femmes à 20%.”

Les écoles d’ingénieurs et/ou d’informatique comptent encore aujourd’hui très peu de femmes. Kathryn Greer – CTO chez SmartAngels, témoigne : “J’ai fait un Bac S, suivi d’une école d’informatique, l’Epitech, pendant cinq ans. Il n’y avait pas beaucoup de filles à mon arrivée, je dirais une trentaine dans toute la France, et lorsque j’ai terminé mon cursus, nous n’étions plus qu’une grosse dizaine. De manière générale, celles qui sont restées ont toutes une caractéristique commune, celle d’être ambitieuses, de ne pas hésiter à s’imposer face aux hommes avec lesquels elles travaillaient.”


 

Qu’il soit conçu comme un outil leur apportant une autonomie, flexibilité et visibilité ou comme un secteur porteur de formidables opportunités en soi, le numérique est un virage à saisir pour les femmes. Stéphanie Delestre nous rappelle à nos acquis :  “On vit dans un monde où on oublie que pour la génération de nos parents, aller à l’école en jean c’était déjà un exploit. On aurait tort de penser que c’est acquis, et on aurait tort de ne pas insister sur ces sujets là : c’est encore trop récent. Il est très important de continuer d’évangéliser, de communiquer : c’est quand on considère que notre situation est acquise qu’on perd tout.”

Heureusement, elles ne sont pas seules, l’évolution des mentalités dans le secteur joue pour elles. Il est essentiel que chaque entreprise sache s’adapter rapidement aux contraintes des femmes qui sont bien présentes et qu’il ne faut pas nier, et prendre conscience qu’une multitude de petites actions peuvent avoir un impact direct à la fois sur leur quotidien très concret mais également sur le plus long terme, car les choses peuvent parfois prendre du temps à évoluer…

Comme Jean-François Galloüin, soyons positifs/ives : “Ce qui me rend optimiste, c’est qu’il y a beaucoup d’hommes de ma génération qui sont sur la même longueur d’onde. J’ai quatre enfants, dont une fille qui a un projet de création d’entreprise et que j’encourage fortement dans cette voie. Les hommes de ma génération ont été attentifs à éduquer leurs filles de manière à ce qu’elles prennent un jour leur place !”  

 

Un vivier de ressources pour toutes les entreprises qui veulent sauter le pas : http://www.hiremorewomenintech.com/

Article co-rédigé par Alexia Rey et Rachel Vanier

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No Comments

  • Au pays des clichés cet article est roi!
    Le plus beau est celui là “Les hommes ont fait un vrai effort d’intégration, ont été très attentifs à l’accueil fait aux nouvelles. On joue peut-être un peu moins aux jeux vidéo !”
    Je bosse dans la tech et je suis une femme, mais si on me dit aujourd’hui que j’ai été embauchée parce que je suis une femme et que je fais partie de la discrimination positive, et non grâce à mes compétences pour le poste alors je donne ma démission aujourd’hui!
    Cet article qui se veut féministe est le contraire du féminisme parce qu’il contient tous les clichés qu’un/e vrai/e féministe cherche à combattre: la stigmatisation des femmes à gogo!

    signée: une féministe outrée

  • “Pour mieux nous adresser à l’audience féminine, nous avons ajouté deux lignes à nos “perks” d’entreprise : des horaires flexibles et des “brownbag lunches in the park”. Ca semble peu de choses, mais ces avantages-là parleront probablement plus à des femmes qu’un accès illimité à la table de ping-pong et à la PlayStation. L’important est de montrer que l’on est “bilingue” du point de vue des genres.”

    Donc si j’ai bien compris, les hommes aiment les jeux vidéos et les femmes les balades dans les parcs…

    Du coup, pourquoi pas ne pas faire un atelier tricot pour attirer des femmes ds votre entreprise?

    • C’est exactement ça!
      Il faut dire que je me suis sentie exclue le jour où mes collègues hommes se sont mis à jouer aux fléchettes dans le bureau, sport qui, comme tout le monde sait, est exclusivement masculin!
      Ah non tiens! Mon collègue me rappelle dans l’oreillette que j’ai participé également et qu’on s’est bien marré!

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