La blockchain par Vanessa Rabesandratana, de Ledger

Dans la soirée du 18 mai prochain, Girls in Tech Paris organise un événement dédié à la Blockchain. Voici une interview exclusive de la troisième des quatre intervenantes que nous aurons le plaisir d’accueillir à l’occasion de cette table ronde, pour laquelle vous pouvez encore réserver votre place !

Bonjour Vanessa. Avant tout, pouvez-vous nous présenter votre parcours ? Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la Blockchain ?

J’ai travaillé plus de quinze ans dans la production musicale et suis toujours journaliste musique aujourd’hui. Ma curiosité pour la Blockchain est née d’un besoin concret. C’est en montant il y a trois ans un projet de web radio, RadioceRos, que mes associés m’ont parlé de Bitcoin. En voulant intégrer une monnaie interne au site, nous nous sommes tellement pris d’intérêt pour le sujet que nous avons finalement créé la première carte de crédit Bitcoin, la « Chronocard ». Ce projet a pris le pas sur le projet musical initial et nous nous sommes rapidement associés à deux autres structures : BTChip, créateur d’un portefeuille Bitcoin sur carte à puce, et la Maison du Bitcoin, premier comptoir « physique » d’achat de bitcoins en Europe. Ledger, lancée début 2015, est la fusion de ces trois entités, avec pour vocation de créer une architecture de sécurité autour du Bitcoin et des transactions blockchain.

Pouvez-vous nous en dire plus sur Ledger ? À quel besoin répond la start-up dans laquelle vous travaillez ?

Ledger développe des solutions hardware pour sécuriser les transactions reposant sur la technologie Blockchain. Notre produit phare est le Ledger Wallet, une gamme de portefeuilles Bitcoin sur cartes à puce qui permettent un usage ultra sécurisé de cette monnaie sur votre propre ordinateur ou smartphone. L’idée est que chacun puisse être sa propre banque, de manière autonome et protégée.

La Blockchain, la technologie d’échanges pair-à-pair qui sous-tend le protocole Bitcoin, permettant de garder trace de toutes les transactions, est en soi un formidable espace de confiance, mais à charge pour chacun de sécuriser son propre ordinateur, ou l’appareil par lequel passe la transaction. Celui-ci pourrait être infecté d’un virus ou d’un maliciel, il peut y avoir bien des failles de sécurité locales. Avec Ledger, toutes les opérations cryptographiques sensibles vont se faire non pas sur l’ordinateur mais à l’intérieur de la carte à puce. Votre porte-feuille est une sorte de coffre-fort intelligent. Et ce qui est valable pour des transactions de bitcoins peut tout aussi bien protéger d’autres types de transactions.

Quels sont les besoins des sociétés ?

Nos solutions sont de plus en plus tournées vers les entreprises : notre prochain produit, Ledger Blue, permet de valider, certifier, authentifier n’importe quelle transaction de données faite notamment via la Blockchain. Nous nous adressons et travaillons avec des sociétés qui ont besoin de partager des données sensibles, ou de mettre en place des process nécessitant une authentification forte, des échanges multi-signatures ou des certifications vérifiables. Des besoins que peuvent avoir tous types de sociétés, dans le domaine médical, l’énergie, la défense, la musique, ou tout autre secteur.

Vous êtes également responsable de la communication de la Maison du Bitcoin. En deux ans d’existence, quels constats avez-vous fait sur cet écosystème, comment a-t-il évolué ?

Bitcoin a aujourd’hui sept ans. À l’échelle du monde 2.0, c’est une technologie déjà bien mature dont la fiabilité a été largement prouvée, mais elle n’en est pourtant qu’aux prémices de son développement. On dénombre une dizaine de millions de portefeuilles actifs : c’est à la fois énorme mais à l’échelle de la planète, on en est aux balbutiements, même si l’ambition n’est pas nécessairement que tout le monde l’adopte, mais plutôt de devenir une monnaie complémentaire et surtout un outil de paiement universel.

La Maison du Bitcoin est également un espace de coworking. En deux ans, nous avons vu relativement peu d’initiatives entrepreneuriales émerger en France. Mais depuis quelques mois, tandis que l’on constate un élargissement des usages et de l’intérêt pour la Blockchain, des start-ups spécialisées se créent. Depuis fin 2015, on assiste à la naissance d’un écosystème français et européen un peu plus fourni.

On observe des changements de discours, des intérêts bienveillants voire une tendance forte. Bitcoin peut à tort susciter des réticences en tant qu’outil monétaire, c’est moins le cas de la Blockchain. Énormément d’argent a été investi dans Bitcoin ces dernières années et l’investissement dans les applications Blockchain prend le relais, l’intérêt grandit. Je pense que l’on va vraiment observer une forte accélération durant les prochains mois. De plus en plus de start-ups créant des applications autour de la Blockchain vont se lancer.

On lit régulièrement des articles sur la fin du Bitcoin : quels sont selon vous les dangers qui le menacent, les écueils qu’il doit éviter ?

En effet, il n’y a pas un mois qui passe sans que l’on annonce la fin du Bitcoin. Un site répertorie toutes ses oraisons funèbres dans les médias, plus de 100 depuis 2010 ! En soi, Bitcoin est un outil, et il faut le voir comme une formidable technologie qui ne prendra probablement pas fin, à moins qu’Internet cesse d’être utilisé, ce qui nous laisse une marge confortable.

Blockchain et Bitcoin sont intimement liés par le système de récompense du minage (les mineurs sont les nœuds du réseau qui valident chaque transaction, ndlr) , qui fait la force du protocole. C’est cette architecture intelligente reposant sur l’association d’un registre public universel et d’une validation collective automatiquement rémunérée qui est innovante. Il existe d’autres blockchains, mais aujourd’hui celle du Bitcoin reste celle qui rassemble le plus de monde, et qui donc “produit” le plus de confiance, avec plusieurs années de recul.

Un des dangers à court terme serait de vouloir réguler à tout prix alors que l’on est loin de connaître tous les usages que le Bitcoin va faire naître. Le second écueil est plus technologique : il faut en simplifier l’usage. Tant au niveau des applications pour l’utilisateur que de son champ d’acceptation. Le nombre de marchands acceptant le Bitcoin doit continuer à grossir, même s’il est déjà significatif (environ 100 000 sites en ligne aujourd’hui, dont de grosses sociétés comme Dell, Virgin Galactic, Expedia, Microsoft, etc.)

Cécile Monteil nous a donné de premières clés de compréhension du Bitcoin, que chacun peut aujourd’hui utiliser plus ou moins simplement au quotidien. Plus concrètement, qui sont les principaux utilisateurs de cette monnaie numérique, quels sont ses usages ? En Europe, en France ?

Selon une étude Coindesk, il ressort que l’utilisateur du Bitcoin est un homme, plutôt jeune et au fait des usages Internet. Comme les bitcoiners sont par définition identifiés par des combinaisons alphanumériques, il est compliqué de dresser un portrait-robot plus poussé.

Ce que l’on constate via les forums, les blogs ou en regardant nos propres ventes, c’est que l’utilisation s’accroît partout dans le monde. Le cœur se situe toutefois en Californie, avec des usages significatifs aux États-Unis et dans les pays anglo-saxons. Ce qui est également intéressant, c’est que l’utilisation de Bitcoin revêt son caractère de valeur refuge dans des pays peu stables économiquement ou politiquement. La crainte d’un gouvernement qui pourrait geler les transactions bancaires dans un pays en conflit, ou bien une forte dévaluation ou déflation de la monnaie locale, comme c’est le cas en Argentine, poussent à l’utilisation de la monnaie numérique.

En Occident, nous vivons relativement confortablement, avec de nombreuses banques et des systèmes monétaires éprouvés, bien que parfois rudoyés, et utiliser Bitcoin peut paraître superflu pour acheter son croissant matinal. Mais déplaçons notre angle de vue. Pour l’envoi d’argent à sa famille à l’autre bout du monde sans passer par une entreprise de transfert d’argent dont les commissions sont exorbitantes et les délais beaucoup plus longs, ou pour payer un prestataire en quelques instants quand cela peut prendre plusieurs jours en passant par sa banque, bref pour tous les usages qui d’habitude engendrent des paiements longs, complexes, coûteux, ou tout cela à la fois, Bitcoin est une solution fabuleuse, fiable, rapide, immédiate. Autre cas d’usage concret de Bitcoin : pour tous ceux qui ne peuvent avoir un compte en banque mais qui ont un téléphone mobile. Par exemple en Afrique, où l’on sait que l’usage du Bitcoin et des monnaies non fiduciaires se répand inexorablement, avec un usage peut-être plus « quotidien » que chez nous.

Avez-vous quelques exemples à nous donner de secteurs utilisant la Blockchain ou pour lesquels des applications existeront certainement ? La musique par exemple ?

On peut citer les exemples d’Open Bazaar, un « Ebay » décentralisé qui repose sur un système peer-to-peer. Il y a également La’Zooz, une start-up de covoiturage israélienne décentralisée qui a mis en place des incitations reposant sur le Bitcoin pour construire un réseau d’utilisateurs suffisamment étoffé. L’artiste britannique Imogen Heap a quant à elle créé une plate-forme musicale d’échange pour artistes indépendants. La gestion des droits d’auteurs et des droits d’exploitation est effectivement un enjeu important dans le secteur de la musique.

Ce sont des exemples de rares cas concrets qui fonctionnent réellement aujourd’hui. Autrement, on en est plus au stade de projets avancés que de déploiements. De nombreuses start-ups et autres sociétés sont en train de mettre en place des prototypes. Nous sommes au début d’une période qui va je l’espère voir naître de nombreuses applications.

Qui sont les acteurs menacés par la Blockchain ?

Ceux qui ont en premier tout intérêt à repenser leur métier, ce sont les tiers de confiance. Le système financier est le premier concerné, mais ce n’est pas le seul. Notre manière de travailler, de concevoir les échanges va fortement évoluer. Certainement pas du jour au lendemain, car beaucoup d’usagers ont besoin de centralité, cela peut rassurer malgré tout. Nombreux sont ceux qui font plus confiance à un banquier, à un système centralisé plutôt qu’à un système de gestion collectif. Souvent par méconnaissance de l’alternative. Mais on a vu avec Internet que les transformations vont vite.

Je pense, j’espère que la Blockchain parviendra à changer les mentalités, à faire fonctionner les choses sans gouvernance hiérarchique, avec plus d’autogestion et de souplesse. C’est pourtant difficile de savoir ce qu’il va en être précisément, car il y a tant de domaines qui peuvent être impactés ! Il faut surtout souhaiter que la Blockchain permette de remplacer les gestions lourdes et complexes pleines d’intermédiaires.

Le principal enjeu de la Blockchain et de Bitcoin, c’est le changement de modèle de référence. C’est à nous, entrepreneurs, de créer des applications faciles à comprendre et à utiliser car il serait dommage que chacun ne puisse bénéficier du potentiel de ce système partagé entre tous, qui fait de la Blockchain un bien commun.

 

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